samedi 30 avril 2016

Brève de couple


Et donc ça fait dix ans que je suis avec Professeur Flaxou.

(3615 on est vieux.)

(Quand je dis « on », je veux dire Flaxou et moi, mais je veux aussi dire toi et moi.)

(Tu te rappelles de mon Skyblog ? Bah c’était y’a dix ans.)

(Ah ouais ben je t’avais dit qu’on était vieux.)

Bref.

Dix ans donc depuis l’époque où je clamais à tout venant entre la cour de récré et le couloir de la philo que je voulais un mec bien, même juste un mec passable, et que ma copine Amélie essayait de me caser avec son pote le cassos :

- Mais si tu verras, il est super sympa ! Bon d’accord il est pas très beau, mais il est vachement gentil!
- ….
- En plus il est complètement désespéré parce qu’il a genre vingt-et-un ans et il a jamais eu de copine de toute sa vie.
- ….
- Du coup, t’es sûre qu’il te rejettera pas !

Et voilà, dix ans plus tard, ce cassos c’est mon mari.


(Amélie savait vendre du rêve.)

Et je me dis qu’elle n’avait pas tout à fait tort pour le coup du gars désespéré qui te rejettera pas, parce que je peux être la pire des connasses (je SUIS souvent la pire des connasses), et Flaxou s’en fout.

C’est genre il a trouvé une fille qui voulait coucher avec lui, et dans sa tête il s’est dit, c’est bon, j’ai ce qu’il me fallait, on peut rester ensemble toute la vie maintenant.

Sans déconner, on était en couple depuis deux mois, et le gars il me sortait des trucs ultra engagés au detour d’une conversation, OKLM :

- Tu veux aller au ciné ce soir ? Ils passent le dernier Tarantino, au fait je veux des enfants de toi et aussi hier j’ai ouvert un PEL pour notre future maison, et sinon tu veux du pop-corn ?

(Le malade mental.)

(Comme si j’allais ne PAS vouloir du pop-corn.)

Mais finalement, comme je suis un peu tarée aussi, on va dire qu’on s’est bien trouvés.

(Il fallait quand même du bon matchmaking pour me dégoter le gars qui rigole à mes vannes obscures sur l’univers de Tolkien.)

(« Et là je dis au gars, t'as appelé Ungoliant ou c'est juste les plombs qui ont sauté? Ha ha ! »)

Donc: dix ans.

Dix ans depuis la soirée où je l'ai laissé me toucher les nichons par-dessus le pull (parce que je suis pas une tasse-pé, oh tu m'as prise pour qui?) et qu'ensuite j'ai écrit plein d'articles culculs sur mon skyblog.

(Pour l'instant nostalgie, je te remets l'article qui a suivi immédiatement notre première soirée en couple, et qui a donc dix ans tout pile.)

(Tu excuseras la mièvrerie qui se dégage de ces pages, j'avais 17 ans et j'étais in love avec un grand I et un grand L.)


Ce qui me fait le plus mal en relisant cet article – outre la culculsité évidente du texte – c'est même pas la référence à mes révisions pour le Bac (on était des GAMINS, merde), c'est le passage sur le bar à tapas enfumé.

On s'est rencontrés il y a tellement longtemps QUE C’ÉTAIT ENCORE LEGAL DE FUMER DANS LES BARS.


(Putain.)

Dix ans donc depuis que j'ai rencontré Flaxou.

Et évidemment, la romance des premiers jours (AKA : l’époque où on allait aux toilettes juste pour péter) a laissé place à des moments moins glamour.

C’est-à-dire qu’on est moins dans le délire « Tes yeux sont plus profonds que l’océan » et plus dans le « Dis voir est-ce que le Thaï d’hier t’as rendu malade ? Parce que moi ce matin j’ai fait un de ces cacas, dis donc, c’était comme si je pissais par le cul. »

(3615 poésie.)

De même, après dix ans de vie commune et (bientôt) quatre ans de mariage, on est moins en chien qu’au début la passion s’est quelque peu estompée.

(C’est difficile de garder le désir brûlant pour quelqu’un quand tu vois cette personne tous les jours.)

(A fortiori quand tu vois cette personne se gratter le slip en mangeant des chips.)

Donc oui, j’admets, on ne fait plus d’efforts. J’ai arrêté de rentrer le ventre en permanence devant lui, de traquer chaque poil indiscret, de masquer chaque odeur corporelle, ou d’étouffer mes rots.

(Maintenant je rote la bouche ouverte, et quand ca fait beaucoup de bruit, il me fait un high-five.)

Et y’a des gens qui trouvent ça triste, quand un couple se laisse aller.

Mais honnêtement, moi je trouve ça GENIAL.

Pour moi, se laisser aller, ca ne veut pas dire qu’on a arrêté de faire des efforts parce qu’on ne tient plus à la personne. Ca veut dire qu’on est assez sûrs de la force de notre relation pour enfin être nous-mêmes.

Parce que je sais que Flaxou m’aimera quand même avec du poil aux pattes et du gras au bide. Je sais qu’il me préfère sans maquillage, et qu’il s’en fout si je porte un string en dentelle ou mes vieilles culottes Petit Bateau sans élastique parce que de toute façon il cherche juste à les enlever. Je sais qu’il s’en fiche complètement si mes cheveux sont gras, ou si j’ai un bouton sur le menton, ou si je pue d'la fouffe parce que j’ai mariné toute la journée dans mes collants gainants.

De même que moi, je m’en fous s’il perd ses cheveux, qu'il a une haleine de chacal rance, ou qu’il a oublié de tailler ses dessous de bras pendant trois mois et ça fait comme une forêt de poils qui dépassent des manches de son T-Shirt. J’ai quand même envie de faire des cochonneries sur son corps velu.

(C’est ça l’amour, ma couille.)

Au final, je pense que c’est pas important si on a l’air de deux clodos quand on est ensemble, et qu’on a remplacé les declarations passionnées et les bisous sensuels par « Eh y’a mon jeu qui fait une mise à jour, tu veux ken ? »

C’est vrai que, quand je repense aux premiers jours, ça me rend un peu nostalgique. (Okay, surtout parce que j'avais genre dix kilos de moins.) Mais quand il me regarde, c’est avec les mêmes yeux qu’il a dix ans. 



C’est toujours le meme regard plein d’amour du mec qui est trop heureux d’avoir trouvé une fille qui veuille bien lui montrer ses nichons.

(Alors que toi-même tu sais qu’avec son accent français, il pourrait pécho comme n’importe quoi, par ici.)

(Il aurait juste à se pointer dans un bar, à dire « Pinot Blanc », et à regarder les culottes tomber.)

Et en dix ans, on a aussi gagné en complicité – principalement parce que, plus le temps passe, et plus on déteint l’un sur l’autre.

Maintenant j'écoute du metal et Flaxou regarde des films en VO, tu nous aurait dit ça y’a onze ans et on t’aurait rigolé à la face.

(Encore dix ans et il lira des livres, et moi je boirai du café.)

(Encore trente ans et on ne sera plus qu’un gros symbiote.)

(Symbiote = un mot que je connais grace à Flaxou.)

(Tu vois ce que je veux dire ?)

Bref.

Une copine me disait l’autre jour qu’elle se posait des fois des questions sur sa relation, et me demandait si ça m’arrivait aussi.

Et j’avais envie de dire « oui » pour pas faire ma connasse ma-vie-est-tellement-mieux-que-la-tienne, mais la vérité, c’est que non. Pour moi, c’est bon, c’est parti, on sera ensemble jusqu’à ce que l’un de nous meure.

(De préférence lui avant moi, comme ça je pourrai avoir un chat.)

(Ou douze.)

(On s’en fout, je serai vieille et veuve et j’aurai une vie entière sans chats a compenser.)

Et c’est pas seulement parce qu’il est mignon et gentil, et qu’il ne se passe jamais un seul jour sans qu’il ne me fasse rire.

(Bon d’accord, c’est pas si difficile de me faire rire.)

(Je rigole quand quelqu’un dit le mot « poulet ».)

(Là je viens de lire à voix haute le mot « poulet », et je me marre toute seule depuis le debut de cette parenthèse.)

(Ha ha.)

(« Poulet ».)

Bref bref.

Je disais, c’est pas seulement parce que c’est un super mari (il a quand meme des défauts) (genre il met ses fringues sales par terre JUSTE A COTE du panier à linge) (POURQUOI?) (en quoi est-ce que ça requiert moins d'effort que de les mettre directement dedans?) mais en fin de compte, c’est surtout parce que je ne saurais pas opérer de manière fonctionnelle avec quelqu’un d’autre.

On est allés trop loin dans la coolitude, maintenant c’est foutu, il m’a ruiné pour tout le reste de la gent masculine. Je ne pourrai jamais revenir aux sous-vêtements sexy, à la posture impeccable, aux jolies petites tenues, et aux battements de cils gracieux.

(Si tant est que j’en aie été capable avant.)

Nan, c’est fini pour moi, l’art de la séduction. Je suis trop à l’aise de la vie pour roter la bouche fermée.

Bref bref Brejnev.

Donc, dix ans de vie commune, c’est cool, mais au final, c’est pas tant que ca.

Parce qu’avec ce gars, les potos, je suis partie pour perpète.


(Notre première photo de couple – tu vois que je déconnais pas quand je disais qu'on était des enfants.)


PS: Je profite tant qu'on est dans le culcul pour te souhaiter un bon week-end avec l'élu de ton coeur – ton mec, ta meuf, ton chat, je suis pas là pour juger. Vive l'amour!

samedi 23 avril 2016

Brève de boulot


Salut mon p'tit poulet.

Désolée de mon absence sur le blog ces derniers temps, mais je viens de commencer un nouveau boulot, et c'était pas de tout repos.

Contrairement à mon ancien boulot, qui était chiant comme la pluie.

(Du coup, à force, on s'habitue à rien branler.)

C'était d'ailleurs la raison principale de ma démission – ça et le fait qu'on était que quatre dans toute la boîte, que tout le monde à part moi avait plus de 60 ans, et que la collègue avec qui je partageais mon bureau était INFERNALE.

Un adjectif bien ironique quand on sait que la température du bureau était constamment à seize degrés.

(SEIZE DEGRÉS.)

(On peut mourir à cette température, j'te signale.)

Et que toute tentative de modification du thermostat était formellement interdite, parce que c'était elle qui avait la télécommande et qu'elle était rangée dans SON tiroir de SON bureau et qu'il fallait pas y toucher parce que c'était très compliqué à opérer et qu'on risquait d'endommager l'appareil irrémédiablement, peut-être même que si on effleurait le mauvais bouton il allait exploser et on allait tous mourir.



(Tutafé.)


Non contente de ce justifier avec ce TORRENT DE CACA en guise d'explication, la meuf était tellement psycho-rigide qu'elle ne m'autorisait même pas à changer la température quand elle n'était pas dans le bureau – pour te dire jusqu'où ça allait.

(Avec la justification que: "On n'a pas le droit de couper la clim, c'est le gérant de l'immeuble, il a dit: l'air doit circuler en permanence, et si on coupe le climatiseur ça empêche l'air de circuler dans tous les bureaux.")

(Mais WHAT.)

(Mais dis-le tout de suite que t'es une malade mentale, ce sera moins flag.)

Autant te dire que c'était l'ambiance de folie au bureau:

- Oh! La clim est tombée en panne?

- Non, c'est moi, je l'ai coupée.
- MAIS!!!! Je t'ai dit y'a trois jours qu'il ne fallait pas toucher au thermostat!
- Ouais je sais, mais je m'en fous.


(C'est peut-être pas un comportement très mature, mais des fois, ça fait du bien d'entrer en mode KESTUVA FAIRE)

(Et puis merde, il fait 27 degrés dehors, donc tu m'excuseras si je me sens pas trop d'humeur à enfiler des moufles.)

Bref.

Tu comprends donc que j'avais pas trop la larme à l’œil en quittant mon job (qui était bien, mais répétitif), mes collègues (qui étaient sympa, mais ennuyeux) et ma coloc-de-bureau (qui était BELZÉBUTH).

Oui non parce que je t'ai pas dit, mais la meuf était aussi ULTRA RACISTE, genre elle a quand même sorti DEVANT MA GUEULE qu’il y avait trop d’étrangers en Nouvelle-Zélande. 

(3615 malaise, oui bonjour, qu'est-ce que s'up?)

Et quand je lui ai fait la remarque que c’était pas super cool de dire des trucs comme ça devant une étrangère, elle a répliqué :

- Non non, mais je parle pas de gens comme toi ! C’est les Indiens le problème.


(3615 racisme, oui bonjour, on se cache plus du tout.)

Oui, elle était particulièrement raciste des Indiens et des Chinois, qui, selon elle, venaient prendre d’assaut notre beau pays blanc (HEUMHEUMlesMaorisonlesoublie) et nous forcer à manger du curry et du canard laqué.

(Horreur.)

Passons le moment de LOL quand on sait que tous les Indiens et tous les Chinois du pays combinés ne suffisent pas à égaler le numéro un de l'immigration en Nouvelle-Zélande: les Anglais.

(Non mais eux ça va, on les aime bien.)

(Cœur avec les doigts !)

Passons, donc, et je vais vite te rassurer: elle était raciste de tout le monde, en fait.

(Sauf des Anglais, encore une fois.)

Car oui, la vieille peau déblatérait jour après jour des diatribes comme quoi on se faisait envahir de toutes parts par des hordes de migrants (c’est pas comme si on vivait en moyenne à 16 habitants par kilomètre carré, hein) et que quand elle était petite, à Saint-Raciste-sur-Mer, on était bien, mais maintenant y'a genre cinq mille habitants et un restau Thaï, et donc on étouffe.

Alors que franchement, faut arrêter le bullshit deux minutes: même à Auckland, l’endroit le plus peuplé de tout le pays, on part sur une densité de population de 2600 habitants au kilomètre carré, ce qui équivaut à… La Rochelle.

(Donc si t'étouffes, METS LA CLIM! CONNASSE!)

C'est aussi le même être exquis qui m'a un jour sorti entre la poire et le fromage qu'on devrait interdire l'asile politique, parce que, je cite "on est en train de crouler sous le nombre de réfugiés, et la misère du monde c'est pas notre problème".


Alors, passons sur le fait que c'est une déclaration de GROSSE CONNE
, parce qu'à ce stade de toute façon je n'en attendais pas moins de sa part, et attardons-nous plutôt sur le fait que la Nouvelle-Zélande, l'an dernier, a accueilli.... 750 réfugiés.

750.


Ca va, tu suffoques pas trop, Jeanne-Facho? 

C'est pas trop difficile pour ton pays développé de prendre en charge autant de bouches à nourrir?

(Mais bon, faut pas trop en attendre d'elle, elle zappe les infos dès qu’elle n'entend plus le mot «rugby».)

Je terminerai juste ce portrait avec le fait que Jacqueline LePen se plaignait régulièrement à qui voulait l'entendre que c'était impossible de trouver un bon électricien/un bon informaticien/un bon garagiste (rayez la mention inutile) parce que maintenant c'est tous des étrangers qui savent pas faire leur travail et qui volent le pain de la bouche des jeunes Kiwis, alors que MERDE. 

Parce que quand tu dis "les jeunes Kiwis", tu parles de tous ceux qui abandonnent le pays dès qu'ils ont leur diplôme pour se casser en Australie, où les salaires sont plus élevés? Genre, au hasard, hmmm chais pas, LA TOTALITÉ DE TES ENFANTS? 

Alors quand la meuf vient me dire qu’elle est dégoûtée que les immigrés soient là pour faire tourner l’économie que ses propres enfants ont délaissée, j’ai envie de dire BORDEL DE MERDE, FAUT ARRÊTER DE SE FOUTRE DE LA GUEULE DU MONDE DEUX PUTAIN DE MINUTES.


(Pardon, ça fait beaucoup de majuscules.)

(Mais j’ai le seum, frangin.)

Bref bref.

Tu comprendras donc que c'est avec une joie non dissimulée que je me suis fait la malle de chez Marie-Glaciale.

Maintenant je bosse dans l'événementiel avec des jeunes (des JEUNES!), et la vie est un champ de fleurs.

J'ai un bureau à température humaine, et même une vraie salle de pause avec des tables et tout.

(Dans mon ancien job, y'avait juste une pièce vide avec un micro-ondes, donc chacun mangeait assis à son bureau) 

(Ambiance "balle dans l'slip").

Et, surtout, j'ai un patron qui m'a donné des responsabilités d'entrée de jeu, et m'a dit au bout d'une semaine "Bon, ce projet, c'est le tien, si t'as des questions viens me voir, mais pour le reste je te fais confiance, tu fait un super boulot".

(Alors que dans mon ancien job, au bout d'un an, ma patronne ne me faisait toujours pas confiance pour envoyer un email.)

(Un EMAIL.)

(Il fallait que je lui envoie systématiquement un brouillon pour CHAQUE message de com que j'envoyais aux abonnés.)

(3615 micromanagement, oui bonjour on n'arrêtera jamais de vous surveiller, en fait donnez-nous ça, on va le faire nous-mêmes ça ira plus vite.)

Bref, je suis très occupée (trop occupée pour écrire des articles depuis le bureau, si tu veux tout savoir) (oui ben fais pas le choqué, tu crois que j'écrivais dans mon temps libre?) (Tu sais très bien que je joue à Skyrim dans mon temps libre, je peux pas tout faire.)

Je suis très occupée, donc, mais très contente.

(Hier j'ai publié mon tout premier post sur Instagram pour la première fois de toute ma vie, et j'ai eu dix likes en une minute.)

(DIX LIKES!)


(Hashtag je gère les hashtags.)

Tout ça pour dire: je risque de poster un peu moins fréquemment, mais ce n'est pas l'envie qui manque, parce que j'ai très envie de te parler d'un super bouquin que j'ai lu, et de mes cours de Maori, et aussi que Flaxou et moi on va fêter nos dix ans bientôt et sérieux on est trop vieux c'est déprimant, MAIS BON comme maintenant je dois faire ça sur mon temps libre, ça va prendre un peu plus de temps.

D'ici là, je te fais de gros bisous.


(Je vis au pays où serrer la main c'est déjà faire preuve d'une grande familiarité, alors tu m'excuseras, mais il me faut ma dose de bises franchouillardes.)

Bref, bisous sur toi, bisous sur ta mère, bisous sur ton chien. (Et si tu as un chat, petits piaillements de fangirl sur ton chat.)

En attendant, je te laisse avec une photo du petit lapin du parc d'à côté de chez moi.


(Ne me remercie pas.)

dimanche 3 avril 2016

Rona et la lune – une légende maorie


Coucou les p'tits loups!

On va parler mythologie aujourd’hui sur le blog, et on va s’intéresser à la légende maorie de Rona et de Marama (la lune).

Il existe plein de légendes polynésiennes sur la lune, les étoiles et le soleil. Les Polynésiens (et les Maoris en particulier) étaient d’excellents navigateurs, et utilisaient les astres pour s’orienter, et comme en plus ils utilisaient aussi le soleil et la lune pour distinguer les heures et les jours, ils passaient au final pas mal de temps à regarder le ciel. Du coup, forcément, ils se posaient des questions sur certains phénomènes naturels, et, comme tous les peuples antiques, ils ont inventé des légendes pour expliquer ces phénomènes.

Une petite note culturelle ici : contrairement à notre civilisation latine, où la lune est un être féminin, dans la mythologie maorie, la lune, comme le soleil, est un astre masculin, mais sa représentation se fait parfois sous les traits d’un homme, et parfois d’une femme, parce que voilà, y’avait plusieurs tribus et pas de langage écrit, donc forcément, y’a des variations.

(Et apparemment, les avis divergeaient selon les tribus : d’aucuns étaient de l’avis que, comme le cycle croissant et décroissant de la lune ressemblait à celui de la femme enceinte, alors Marama était forcément un astre féminin. D’autres rétorquaient que, vu l’action de la lune sur le cycle menstruel de la femme, la lune ne pouvait être qu’un homme pour infliger tant de douleur et faire couler autant de sang.)

(Deux très bons arguments.)

Bref, dans cette légende, Marama (la lune) a des traits masculins, et il kidnappe des meufs, oklm.

Mais commençons par le commencement.

Rona et son mari, Tamanui-te-rā, ne s’entendaient pas. Ils avaient eu un mariage arrangé, comme c’était courant à l’époque pour sécuriser certaines lignées importantes ou renforcer les alliances entre tribus. (Tout pareil qu’en Europe à la même période.)

Bref, Rona et Tamanui-te-rā se foutaient sur la gueule en permanence et se prenaient constamment la tête sur à qui c’était le tour d’aller chasser, pêcher, chercher de l’eau à la rivière, entretenir le feu, vider le lave-vaisselle, tout ça.

Tout le village était saoulé par leurs engueulades, et franchement je les comprends, parce que j’imagine que ça n’aidait pas niveau isolation sonore qu’ils vivaient tous dans des cabanes en feuilles.

(Ce serait un peu comme de vivre au camping toute l’année.)

(Une certaine idée de l’enfer.)

Bref, un soir, Rona et son mari se mettent à se disputer pour savoir qui ira remplir les tahā (des genres de gourdes en bois) à la rivière. 



Ils ont passé la journée entière à se prendre le chou sur d’autres trucs, et c’est seulement à l’heure du coucher que Rona, qui a soif, s’aperçoit que les tahā sont vides. Elle demande à Tamanui-te-rā d’aller chercher de l’eau, mais il lui tourne le dos et fait semblant de dormir pour échapper à la corvée.

(Une technique ancestrale passée d’homme en homme à travers les âges.)

Du coup, Rona sort du whare (la maison) toute seule et se met en route, les tahā en main, en grommelant tout au long du chemin qu’elle doit toujours tout faire soi-même et que c’est tout de même bien sa veine d’avoir épousé un incapable pareil.

(Une incantation ancestrale passée de femme en femme à travers les âges.)

Quand soudain, un nuage passe devant la lune, et Rona se retrouve plongée dans le noir. Avançant à tâtons, elle trébuche sur la racine d’un ngaio, un petit arbre qui pousse sur les côtes néo-zélandaises (et dont les Maoris utilisaient le jus des feuilles pour repousser les moustiques) 



(Ca n’a rien à voir avec l’histoire, mais c’est toujours bon à savoir).

L’eau des tahā se retrouve éparpillée sur le sol, et Rona, pleine de rage, se met à hurler des injures à la lune.

(La meuf elle est vraiment vénère contre le monde entier.)

La lune répond alors à Rona :

- Meuf, tu ferais mieux de te la fermer tout de suite, sinon il va t’arriver des bricoles.

Mais Rona n’est pas le moins du monde perturbée par le fait que LA LUNE VIENNE DE LUI PARLER, et continue à lui gueuler dessus.

(Il faut de tout pour faire un monde.)

(Y’en a c’est des gens normaux et pas suicidaires, et y’en a qui choisissent d’insulter des divinités.)

Du coup, Marama commence à se fâcher, parce que c’est quand même un astre céleste et il a pas l’habitude qu’on le traite comme de la merde. Du coup, hop, il fait léviter Rona et ses calebasses façon faisceau tracteur dans Star Trek, et il la kidnappe.

Rona commence enfin à flipper légèrement, et se raccroche aux branches du ngaio pour ne pas être emportée. Mais les racines de l’arbre cèdent, et Rona, ses tahā et son arbre sont tous envoyés vers la lune, où on les voit encore aujourd’hui :



(Perso, moi je vois un lapin, mais chacun son délire, hein.)

(Ah, et pour ceux qui se demandaient pourquoi la lune était de travers sur cette photo: c'est comme ça qu'on la voit de Nouvelle-Zélande.)

(La tête en bas, tout ça.)

Bref, assez incroyablement, l’histoire finit bien.

Au début, Rona est passablement vénère d’être prisonnière sur la lune (logique) et engueule Marama de puis belle. Mais au lieu de répondre à ses insultes, il la traite avec respect et gentillesse, si bien qu’elle finit par ne plus avoir de raison de se plaindre.

(Heu ouais enfin « plus de raison », c’est pas comme si t’avais été KIDNAPPÉE quoi.)

(Le Syndrome de Stockholm, le meilleur ami des romances impossibles.)

Rona raconte à Marama ses déboires sur terre et son mariage raté. Marama lui propose alors de rester sur place et d’être sa femme, et elle accepte.

(Ça devait vraiment être un horrible mariage, pour que tu te dises que LA LUNE est un meilleur cadre de vie.)

En cadeau de mariage, Marama offre à Rona un korowai, un vêtement traditionnel sacré chez les Maoris. (Images ici, et .)Le korowai était un héritage de son arrière-grand-mère, orné d’étoiles, et tissé d’incantations magiques. Grâce au korowai, Rona devient la maîtresse des marées, emplissant ou déversant l’eau de ses tahā dans la mer.

Et Tamanui-te-rā, dans tout ça ? Eh bien, il cherche d’abord Rona partout dans le village, puis se dit qu’elle est retournée dans la tribu de ses parents. Il voyage plusieurs semaines jusqu’au village voisin, déterminé à s’excuser et à être un meilleur mari. Une fois arrivé, aucune trace de Rona, mais, le soir venu, alors qu’il explique la situation à ses beaux-parents, leur regard est attiré par la pleine lune, et ils voient Rona, vêtue de son korowai, qui leur sourit du haut des cieux.

Tamanui-te-rā est triste, mais soulagé de savoir que Rona est heureuse, et quelque temps plus tard, il se remarie, apprend à partager les responsabilités, et devient un excellent mari.

Et en fait, c’est pas tant la légende que je trouve intéressante, mais plutôt ce qu’elle nous enseigne. Parce que c’est pas super clair.

La première fois que j’ai entendu cette légende, je pensais que c’était une morale classique, à base de « Soyons respectueux des dieux », mais finalement, Rona a injurié une divinité, et ça l’a rendue non seulement plus heureuse que jamais, mais en plus ça l’a inscrite au panthéon cosmique, alors niveau châtiment divin, c’est bien sympa, je trouve.

(C’est pas chez les anciens Grecs qu’on aurait ce genre de laisser-aller.)

(Chez eux, tu te faisais MINIMUM dévorer le foie par un aigle.)

On pourrait aussi penser que la morale de l’histoire, c’est qu’il faut faire des efforts pour faire marcher un mariage, mais au final, Rona et Tamanui-te-rā, de toute évidence, ils étaient plus heureux séparés qu’ensemble.

Du coup, le divorce, c’est… normal ?

(C’est pas dans les légendes médiévales françaises qu’on serait laxistes comme ça.)

(À la même époque, on était plus ambiance « Rivières de flammes et damnation éternelle ».)

Finalement, le conte de Rona, ça ressemble plus au genre d’allégories que te sortirait un psy pendant une thérapie de couple.

(Enfin, un psy qui prendrait du LSD, quand même.)

(« L’essence du couple, c’est la communication. Si vous vous trouvez toujours en train de vous disputer, faites une pause ! Allez vivre sur la lune avec un arbre !»)

Donc voilà, c'était l'histoire de Rona et de la lune.


A bientôt pour des articles qui ne parlent pas de langue ou de culture Maorie.

(Promis, je vais essayer de me retenir.)

(Même si c'est difficile parce que c'est la langue la plus lexicalement inventive du monde.)

(Cette semaine, j'ai appris que "radio" se disait "te reo irirangi", de "te reo" = la voix, le langage et "irirangi" = le son que font les esprits depuis l'au-delà et qui se réverbère dans le monde des vivants.)

(Donc la radio se dit littéralement "la voix des esprits".)

(C'est tellement COOL.)

(Pardon, j'arrête.)

(Allez, bisous.)

(Ou comme on dit en maori : kihi.)

(Bon okay, maintenant j'arrête.)

mercredi 30 mars 2016

Un long week-end à Whangarei


Et donc je suis partie en week-end dans le Nord.

(Si t’as l’impression que je fais rien dans la vie à part partir en week-end, c’est… plutôt correct.)

(Je change de job la semaine prochaine alors j’ai plus rien à faire à l’ancien boulot, et c’est les derniers beaux jours avant nos cinq mois de pluie annuels, alors je fais le plein de soleil avant d’oublier à quoi il ressemble.)

(Note pour la moi du futur qui lirait éventuellement cet article en pleine déprime hivernale : le soleil est une grosse boule de lumière qui répand la chaleur, la joie, et le cancer.)

Bref.

Donc l’idée était d’aller passer le week-end de Pâques (alias le dernier week-end de l’été) dans le Nord (où il fait chaud), histoire d’emmagasiner assez de vitamine D pour nous faire tenir les mois d’hiver de Mai à Septembre (ou ce que j’appelle « la saison des pluies »).

Et donc, très naturellement, il a fait un temps radieux, et on a passé tout le week-end sous l’eau ou sous terre.


Enfin, presque : j’ai quand même eu le temps de faire une belle balade en solitaire le long de la côte Est, pendant que Flaxou et nos autres amis taquinaient le mérou à la réserve marine de Poor Knights Islands (évidemment, je n’étais pas de la partie) (tu crois que je vais me faire couler volontairement à quarante mètres de fond au milieu du Pacifique ?) (en plus dans un endroit où y’a plein de requins ?) (laisse tomber, je suis pas Indiana Jones).

Donc non seulement j’ai pu prendre le soleil quelques heures et découvrir un joli coin de la côte, tout en collines champêtres et falaises sauvages :





Mais j’en ai aussi profité pour poser mon cul sur une plage et lire un bouquin, chose que je n’avais plus faite depuis que j’ai arrêté d’aller en vacances avec mes parents.


(Avant, c’était tout ce que je faisais en vacances, parce que l’idée des vacances selon ma mère, c’est de se poser à la plage H24 pendant quinze jours.)

(Maintenant que c’est moi qui décide, je fais des vacances où on explore le bush et où on tombe dans des ravins, donc j’ai plus trop l’occasion de glander en slip au bord de la mer.)

Et j’avoue que ça m’a bien plu de me faire trois heures de marathon lecture (J’ai enfin eu le courage de commencer le pavé qu’est 11/22/63) (Stephen King et John Kennedy dans le même bouquin, que demande le peuple ?) (Bon là j’ai lu 200 pages et l’intrigue sur JFK n’a même pas commencé, mais je respecte les gens qui prennent leur temps.) (Fais-toi plaiz, Stephen, case tes références à « ça » et « Shining » dans tous les coins, moi je prends ce qu’on me donne.)

Par contre, trois heures c’est bien, mais au-delà, on se fait un peu chier quand même, le cul dans le sable.

(Vis ma vie avec mes problèmes insoutenables.)



(« Haaan, on s’ennuie sur cette plage déserte et paradisiaque ! Le sable est trop blanc et l’eau trop cristalline ! »)


Bref.

Flaxou s’est aussi frotté aux vagues bleues du Pacifique (ont gommé sur le sable la trace de nos paaas) (pardon) (3615 feuilletons de ta mamie), même si c’est pas trop le même délire que quand on est dans les petites criques toutes calmes, et un peu plus genre CRAINS LE COURROUX DE POSEIDON :


Moi j’ai vu une méduse échouée sur la plage, laisse tomber, j’ai même pas mis un orteil dans l’eau.



(Sauf quand les vagues venaient me happer les pieds subrepticement.)



Et puis évidemment, on s’est baignés sous une cascade, parce que toi-même tu sais que si tu t’es pas baigné au moins une fois sous une cascade, t’as raté ton été en Nouvelle-Zélande.


(En plus là y’avait une mini-grotte cachée derrière la cascade, c’était couvert de mousse et de lucioles et c’était le truc le plus magique du monde.)

(Mais j’ai pas de photos parce que mon appareil photo est pas étanche, alors il faudra que tu viennes voir ça par toi-même.)

Bref bref.

Je disais donc qu’à part ces brèves incursions dans le monde du dehors, on a passé le reste du temps sous terre, à explorer les grottes et cavernes qui émaillent la région de Whangarei.

(C’était un peu comme Minecraft IRL, mais avec moins de zombies.)

Et quand je dis « explorer », crois-moi que c’est pas une hyperbole, parce que le style « grottes pour touristes » à la Waitomo, c’est pas trop le délire par ici.

Ici c’est le Nord.

Ici les gens ont l’eau courante depuis genre avant-hier, alors tu peux me croire quand je te dis que c’est pas des petites natures.

Du coup, ils font fi de tous ces trucs de bourgeois comme les visites guidées, les escaliers, ou les rampes.

Non, ici, on marche jusqu’à un trou au milieu du bush et on tombe sur un panneau du DOC qui dit peu ou prou :

« Salut les touristes ! L’entrée de la grotte c’est par là dans le trou béant, j’espère que vous avez une torche parce que c’est bien dark comme il faut là-dedans. Faites gaffe aux rochers pointus, aux cailloux glissants, et aux gobelins qui se terrent dans les profondeurs. Allez bonne chance, on croise les doigts pour vous ! Bisous bisous ! Le Departement de la Conservation. »

Après ça, tu te démerdes, et si tu te viandes quelque part, c’est pour ta pomme.



(Mais rien n'arrête Flaxou l'homme des cavernes.)



Bon, là, on était partis à plusieurs, donc le risque de se faire 127-heuriser était quasi nul (il aurait fallu qu’on se casse tous les quatre une jambe en même temps, c’aurait quand même été épique sur l’échelle du pas de bol).

Perso je craignais plus un scenario à la The Descent (surtout qu’on est techniquement dans le pays des gobelins et de Gollum) (ça aurait fait ton sur ton) mais bon, les grottes étaient relativement petites et pas trop caverneuses, donc c’était pas de la spéléo pure et dure.

(En plus y’avaient des touristes Français dans tous les coins, qui se raboulaient toutes les quinze minutes en criant EH ROGER C’EST SYMPA LES ‘TITES LOUPIOTES LA HEIN, donc pour l’ambiance glauque, on était bien protégés de ce côté-là.)

De toute manière, je vois pas pourquoi j’avais peur que ce soit flippant dans les grottes, parce que toi-même tu sais qu’on est au pays des Bisounours, et donc, bien entendu, même les gouffres noirs et caverneux sous terre sont SUPER CHOUPI, rapport au fait qu’il y a des glowworms (vers luisants) absolument partout sur les parois, donc on est carrément dans une vibe « caverne enchantée de RPG médiéval fantasy ».

(Genre l’endroit où tu vas trouver des licornes magiques plutôt que des trolls velus.)

On a donc passé quelques heures les pieds dans les rivières souterraines, à admirer les voûtes piquetées de glowworms et les stalactites, et c'était fort divertissant.




Quand soudain.

On est arrivés à un couloir rempli d’eau assez profonde, qui montait jusqu’à la taille pour les gens normaux (jusqu’à la poitrine pour moi) (paye ton mètre cinquante-sept).

Du coup, comme l’eau faisait dans les 15 degrés et qu’on était venus absolument pas équipés, j’ai dit nan c’est bon, j’ai moyennement envie de mourir congelée dans l’immédiat, donc je vais vous attendre ici avec mes potos les vers luisants.

Ma copine Sarah qui est frileuse est restée aussi, et nos mecs sont partis à l’aventure.

(J’avoue, je ne suis pas très fière de cette image genrée.)

(Genre les mecs c’est les aventuriers et les meufs restent posées au chaud à se tresser les cheveux.)

(Mais elle était vraiment froide cette eau, j’aurais bien voulu t’y voir.)

Bref, au bout d’un moment, on entend des gens qui reviennent dans le tunnel, et y’a deux Kiwis qui nous croisent en disant :

- Vous comptez aller dans le couloir d’eau, là ?
- Non.
- Tant mieux, parce que c’est plein d’anguilles et elles sont assez agressives.


- Comment ça « agressives » ?
- Ben, y’en a une qui a mordu Shane, quoi.

Et ledit Shane de pavaner fièrement un mollet ensanglanté sous nos yeux ébahis, en nous disant :

- Je suis très content, je m’étais jamais fait mordre par une anguille avant !

(Ce pays, non mais sérieusement.)

(Il faut vous calmer avec toute cette joie de vivre, ça devient pénible pour les autres.)

(Allez regarder la Liste de Schindler, je sais pas moi.)

Du coup, on était légèrement paniquées à l’idée de retourner à la surface en pataugeant dans une rivière pleine d’anguilles bien VNR, mais comme dans la vraie vie on n’a pas de Corde Sortie, il a bien fallu s’y coller.

J’ai donc longuement hésité entre l’option « Je fixe le plafond en permanence » ou « Je scrute chaque recoin de la rivière ». Comme on devait passer dans l’eau de toute manière, je me suis dit que j’allais tenter l’option 1 histoire de pas flipper inutilement, mais au bout de trois minutes j’ai senti un truc frôler ma jambe dans le noir, donc évidemment, je suis passée cash à l’option 2.

Au final, on est sortis des grottes indemnes.

(Peut-être que les overlords anguilles avaient été apaisés par le sacrifice du mollet de Shane.)

Bref, c'était un chouette week-end.


(Maintenant, on est parés pour la saison des pluies.)

(En plus y'a Game of Thrones qui recommence bientôt ET les soldes Steam dans pas longtemps, tout tombe pile en place.)

Allez, bonne nuit les p'tits loups – bisous ensoleillés! (tant que ça dure)

jeudi 24 mars 2016

L'Instant Kiwi: le Te Reo


Et donc je prends des cours de Te Reo Maori.

Comme tu le sais déjà, les Maoris sont le peuple autochtone de la Nouvelle-Zélande – arrivés sur place depuis les îles Polynésiennes vers le milieu du Moyen Age.

Les Maoris ont leur propre langue, le Te Reo, qu’ils ont amené avec eux de Polynésie et qui a muté à travers les siècles pour devenir une langue spécifique à la Nouvelle-Zélande. (Même si elle garde beaucoup de similarités avec les langues autochtones de Hawaii ou Tahiti, par exemple.) Le Te Reo était une langue entièrement orale jusqu’à l’arrivée des Européens – ce sont eux qui l’ont codifiée et posée par écrit en utilisant l’alphabet latin.

Y’a eu pas mal d’efforts de la part du gouvernement pour développer l’usage de l’anglais comme la seule langue nationale, et c’est seulement il y a quelques années qu’il a rétropédalé en mode «Nan mais c’est super le Te Reo, oh là là, cet héritage culturel trop génial, faudrait surtout pas qu’il se perde», ah ouais c’est facile la prise de conscience une fois qu’on est bien sûrs qu’il y a plus que trois pékins dans tout le pays qui parlent encore la langue, BIEN JOUÉ JOSÉ.

(Ça me rappelle furieusement les tentatives désespérées du Conseil Régional pour sauver l’Alsacien.)

(À ceci près qu’au moins, en Nouvelle-Zélande, le gouvernement national apporte quand même son aide – un peu tard, certes, mais au moins il fait des efforts.)

(Tandis que chez nous, le gouvernement français a quand même fait un texte de loi exprès pour nous dire qu’on pouvait se carrer notre dialecte au cul.)

(« Oui les langues régionales c’est bien, mais on soutient que les dialectes du français, donc si vous êtes pas Bretons ou Basques vous pouvez toujours pleurer, eh ouais fallait pas pactiser avec l’ennemi, hop allez vous rouler dans votre caca bande de sales boches. »)

Bref, le gouvernement essaye maintenant tant que faire se peut d’inverser la tendance, en mettant par exemple en place des cours de Maori dans toutes les écoles primaires, mais ça marche moyen moyen parce que, pour les Maoris, c’est la langue des vieux (liée au passé et aux traditions, donc pas hyper attractive), et pour les Pakeha (Néo-Zélandais blancs) c’est tellement un truc dont ils ont rien à foutre qu’ils essayent même pas de s’en cacher.

(Les associations de parents d’élèves pétitionnent d’ailleurs régulièrement le Parlement pour leur demander de retirer le Te Reo du programme scolaire – et même pas pour le remplacer par une autre langue, non, juste parce que ça les fait chier d’apprendre n’importe quelle langue et qu’ils estiment que leurs enfants devraient passer leur temps à faire des choses utiles, comme jouer au cricket.)

(LOLILOL)

Mais en tout cas, moi, ça m’intéressait vachement d’apprendre le Te Reo. Et grâce au financement apporté par le gouvernement, j’ai pu m’inscrire gratuitement dans un cours du soir pour débutants à l’Université d’Auckland.

(Ce qui est quand même pas rien, parce que les cours à l’université coûtent normalement entre un bras et un rein.)

(Par exemple, si j’avais voulu m’inscrire à un cours d’espagnol pour débutants, j’aurais dû débourser DEUX MILLE DOLLARS pour quatre heures de cours par semaine pendant deux semestres.)

Bref bref.

J’étais bien contente, et je suis allée à mon premier cours assez confiante, en me disant : « Ouais c’est sûr que ça va être un peu chaud au niveau du vocabulaire parce qu’il y a pas de racines communes, mais obligé la grammaire va être super facile. »

En plus, comme je suis là depuis trois ans, j’ai déjà appris quelques mots à droite et à gauche, vu que certains mots et expressions en Te Reo sont utilisés dans la vie courante – comme ‘Haere mai’ et ‘Haere ra’ (Bienvenue et au revoir) (qu’on voit beaucoup écrits sur les panneaux le long des routes), ‘Kia Ora’ (bonjour), ‘kumara’ (patate douce), ou encore ‘hoki’ (un type de poisson dont je ne connais pas l’équivalent en français – mais c’est très bon en friture).

Bref, je me disais que ça allait être globalement pas trop difficile.

Et globalement, on peut aussi dire que je suis une grosse nouille.

Parce que le Te Reo, c’est CHAUD.

D’accord, au niveau de la grammaire, j’avais raison, les mecs se prennent clairement pas la tête – par exemple, pour mettre des mots au pluriel, on ajoute juste un accent sur la première voyelle qui passe et hop, emballé c’est pesé.

(Bonheur total.)

(Surtout après avoir passé dix ans en cours d’allemand à devoir se farcir des déclinaisons dans tous les sens.)

Mais au niveau du vocabulaire, c’est chaud pour trois raisons :

1. Toute la langue maorie est composée de, genre, quatre syllabes.

(Comme la langue des Shadoks.)

J’ai dit plus haut que l’alphabet latin est utilisé pour retranscrire le maori, mais on n’utilise en fait que 15 lettres (10 consonnes et 5 voyelles). Du coup, pour des gens comme moi (dont la langue maternelle comporte une grande variété de syllabes), c’est super difficile de retenir les mots maoris, parce que dans mon oreille, ils se ressemblent tous.

2. Pour la première fois de ma vie, j’étudie une langue qui a zéro racines communes avec le français. 

Et j’ai eu beau rager sur les cas allemands, pleurer ma race sur les verbes de mouvement russes, m’arracher les cheveux sur le locatif polonais, prier Satan devant les déclinaisons latines, et hurler dans un oreiller face à l’imparfait du subjonctif espagnol, il n’en reste pas moins qu’au niveau du vocabulaire, y’avait toujours quelque part où on pouvait se raccrocher.

- Madame, comment on dit « sœur » en allemand ?
- Schwester.

(Super !)

- Monsieur, comment on dit « sœur » en russe ?
- Sestra.

(Fastoche !)

Alors que là :

- Monsieur, comment on dit « sœur » en maori ?
- Alors ça dépend : si le sujet est une femme, alors « sœur » se dira ‘Tuakana’ si c’est une grande sœur, et ‘Teina’ si c’est une petite sœur. Si le sujet est un homme, alors « sœur » se dira ‘Tuahine’. Mais faites attention avec ‘Tuakana’, parce que le mot peut aussi designer un grand frère, si le sujet est un homme. Des questions ?


(Non, tout semble clair)

3. Comme tu peux le voir avec l’exemple sus-cité, la langue maorie reflète directement sa culture – jusqu’ici, rien de choquant. Mais comme c’est une culture qui opère avec des conventions radicalement différentes des nôtres, ça demande un gros effort de se plier aux codes du langage.

Un exemple flagrant, c’est la structure sociale chez les Maoris.

Un des premiers trucs qu’on a appris en cours, c’est se présenter, dire d’où on vient, parler de sa famille, bref : les grands classiques dans tous les cours de langues pour débutants.

Sauf que, chez les Maoris, la famille, c’est le centre de tout.

(Tu me diras « En Europe aussi », mais non. Mec. T’as rien vu. Je t’assure.)

En effet, tout Maori qui se respecte doit être capable de décliner son whakapapa (arbre généalogique) quand il se présente à d’autres Maoris. C’est une procédure très codifiée et très importante. Et le whakapapa, c’est pas une mince affaire, parce que non seulement on doit être capable de nommer ses ancêtres directs (parents, grands-parents, etc.) mais aussi les ancêtres fondateurs de sa tribu, les lieux où leurs os sont enterrés, et jusqu’au nom de la pirogue qu’ils ont empruntée il y a des centaines d’années pour se rendre en Nouvelle-Zélande.

Et comme, en plus de ça, la société maorie est très hiérarchisée, on utilise des termes très différents des nôtres pour désigner les membres de sa famille – pour reprendre l’exemple des frères et sœurs, tu auras compris qu’on utilise des mots différents selon l’âge et le sexe des personnes, et leur ordre hiérarchique (les aînés sont les plus importants). Ça veut dire qu’au lieu de dire «C’est mon frère», on dira en fait «C’est mon aîné et supérieur hiérarchique du même sexe que moi», littéralement.

Par contre, pour d’autres aspects, c’est vachement plus simple que chez nous, cf. le mot ‘matua’ qui peut désigner un père ou un oncle, ou encore le mot ‘cousin’ qui…n’existe pas.

- Monsieur, dans la liste que vous nous avez donnée, il n’y a pas le mot ‘cousin’.
- C’est parce qu’on n’a pas de cousins chez les Maoris, e hoa.
- Okay, ça m’aide archi pas.

En fait, comme le whanau (famille étendue) Maori vit traditionnellement ensemble, et que les enfants grandissent tous sous le même toit, il n’y a pas de distinction entre les frères/sœurs et les cousins/cousines – on utilise le même terme de parenté pour les deux.

(Ce qui explique aussi la tendance des Maoris et Polynésiens à appeler tout le monde ‘Bro’.)

Du coup, je me dis que les enfants qui apprennent le maori en premier doivent galérer quand ils passent à l’anglais :

- C’est quoi un cousin ?
- Ben, c’est le fils de ton oncle.
- C’est quoi un oncle ?

(Imagine l’ampleur du traumatisme culturel.)

(Quinze ans de psychanalyse, direct.)

Un autre truc marrant avec le Te Reo, c’est que c’est une langue agglomérante (un procédé que tu connais bien si tu parles allemand). C’est-à-dire que, quand on a besoin de nouveaux mots, plutôt que d’en inventer de toutes pièces, on va prendre deux termes qui existent déjà et les coller ensemble.

Et d’un côté, c’est super pratique pour mémoriser les mots, parce que ça découle d’un procédé bien logique (par exemple, « avion » en maori se dit ‘wakarere’, de ‘waka’ = pirogue et ‘rere’ = voler) et parfois même fichtrement poétique (par exemple, « bleu » se dit ‘kikorangi’, de ‘kiko’ = chair et ‘rangi’ = ciel, soit littéralement ‘la chair du ciel’) (c’est le paradis des figures de style, cette langue).

Mais d’un autre côté, on dirait bien que les Maoris ont du mal à s’arrêter avec les mots agglomérés – résultat, on se retrouve avec des noms (particulièrement des noms de lieux) qui demandent cinq minutes pour les prononcer en entier.

Et c’est à peine exagéré.

Parce que tu te rappelles peut-être du plus long mot de la langue allemande, Rindfleisch­etikettierungs­überwachungs­aufgaben­übertragungs­gesetz, qui fait 63 lettres.

(C’est sûr qu’on fait pâle figure avec « Anticonstitutionnellement ».)

Mais les Maoris, c’est carrément un autre terrain de jeu. Et j’en veux pour preuve le plus long mot en Te Reo, qui fait QUATRE-VINGT-CINQ LETTRES, et qui est une jolie petite colline au sud de Hawke’s Bay, nommée

Taumatawhakatangi­hangakoauauotamatea­turipukakapikimaunga­horonukupokaiwhen­uakitanatahu


(Respect éternel sur cette madame météo.)

Ce qui veut dire « Le sommet où Tamatea, l’homme aux gros genoux, celui qui grimpait et dévalait les montagnes, celui qui avalait le terrain et qui voyageait partout, a joué de la flûte à son être aimé ».

 (Tamatea était l’un des ancêtres fondateur de la tribu des Ngati Kere, et « l’être aimé » en question fait référence à son frère, qui avait été tué lors d’une bataille avec une tribu rivale. Tamatea, selon la légende, a joué de la flûte sur les lieux de la bataille tous les matins, en mémoire de son frère défunt.)

Et, si tu te promènes un peu en Nouvelle-Zélande, tu verras que beaucoup de lieux sont nommés d’après certains éléments-clés de la vie de chefs Maoris ; c’était une manière d’honorer d’illustres ancêtres (surtout si on nommait des montagnes en leur honneur, parce que les montagnes, c’est genre encore plus sacré que tout ce qui est sacré) et en plus, ça permettait à une tribu d’asseoir leur légitimité sur un terrain : vu qu’ils avaient pas de langue écrite, ils pouvaient s’en servir comme d’un titre de propriété, genre «Essaye pas de me la faire à l’envers Roger, ce terrain est dans ma famille depuis des générations ! La preuve, on l’appelle ‘L’endroit où mamie Charlotte est tombée dans le ravin en essayant d’éviter un joggeur’.»

Bref, faut que je m’arrête parce que je suis hyper enthousiasmée par toutes ces histoires et je pourrais en parler pendant des millénaires – on peut donc ajouter le Te Reo sur la liste de mes passions beaucoup trop débordantes.

(Pour ceux qui tiennent les comptes, ça fait donc dix raisons pour lesquelles personne ne veut me parler en soirée.)

(Les autres sujets à ne pas aborder en ma présence sous peine d’être inondé d’anecdotes étant : le Seigneur des Anneaux, la culture Viking, la saga du Trône de Fer, la mythologie comparée, la toponymie, Skyrim, la série ‘Firefly’ et son annulation scandaleuse, la représentation des femmes au cinéma et à la télé, et les origines des noms de famille en Europe.)

(Les noms tirés d’attributs physiques ou de métiers me fascinent tout particulièrement.)

(Pourquoi tant de monde en Europe s’appelle Smith, Schmidt, Kovač, Kuznetsov ou Kowalski ? Y’a que les forgerons qui arrivaient à maintenir leurs mômes en vie, ou c’est quoi le deal ?)

Bref, je me tais.

(Mais si quelqu’un a la réponse, je suis preneuse.)

(Si tu veux, on s’échangera des e-mails fougueux sur les structures sociales au Moyen Age.)

(Onomastique 4EVA.)

En conclusion : je fais du Te Reo, et c’est super cool – même si personne ne semble partager mon enthousiaste pour ma nouvelle vocation, cf. les réactions de mes collègues :


(« Mais… Personne ne s’attend à ce que tu saches parler Te Reo ! On t’oblige même pas ! »)

Et la réaction de Sarah :


(« Je savais déjà que t’avais un grain, mais là c’est n’importe quoi »)

Flaxou, lui, n’est pas surpris (il est bien placé pour savoir à quel point j’étais A DONF, étant le récepteur numéro un de toutes mes passions beaucoup trop débordantes), même s’il a encore du chemin à faire :

- On a des trucs de prévu ce week-end ?
- Non, faut que je révise mon Te Reo, j’ai une interro la semaine prochaine.
- Mais tu t’en fous des interros, non ?
- Ben non Flaxou, c’est un tiers de la note finale !
- Mais j’veux dire, tu t’en fous de toutes les notes, c'est un cours pour le fun. T'as qu'à rendre une copie blanche.
- …
- Pourquoi tu fais le regard de quand je confonds les Beatles et les Rolling Stones ?

Alors, qu’on soit clairs : s’il existe quelque part un monde dans lequel « on s’en fout des notes », c’est un monde dans lequel je refuse de vivre.


(Monica Geller est mon animal spirituel.)

Flaxou il est bien mignon, mais il m’a pas connu sur les bancs de l’école, et ça se voit.

(Un fois, j’ai rappelé à une prof qu’elle avait oublié de nous donner des devoirs.)

(Après on s’étonne que j’avais pas d’amis.)

En conclusion de la conclusion : j’ai ajouté « Te Reo niveau débutant » sur mon CV et ça pète la classe.

Et maintenant je comprends des bouts du haka au début des matchs de rugby.

(Qui a dit que c’était une compétence inutile ?)


Petit sondage de fin d’article : et toi, avec quelle passion beaucoup trop débordante saoules-tu tout ton entourage ?

(Si tu te dis « ah ben non j’en ai pas », c’est que ton entourage est plein de faux culs.)