jeudi 24 mars 2011

Ulysse a la peau lisse

 (La pose de beau gosse!)

Par un beau jour, j'avais dit que je vous conterai l'Odyssée, parce que je vous avais relaté l'Illiade, et que quand j'étais petite c'était mon histoire préférée du monde entier.

Et avant de me faire découper en charpie par la promotion 2010 de Terminale L : oui, je n'en doute pas, l'Odyssée comme ça, en tant que tel, ça doit être encore plus épouvantable à analyser que "Les planches courbes" (et la figure du père courbé sur sa bêche, et le vecteur de l'espoir contenu dans le symbole de la barque, AAAAAH!) Mais je vous assure, c'est beaucoup plus fun quand on a le jeu CD-ROM "tout l'univers" qui va avec ("Vous êtes retenu par Calypso, reculez de dix cases"). Ah et aussi, je raconte tout ça de mémoire, alors si je cafouille, soyez indulgents, ça fait très longtemps (mon ordinateur de l'époque fonctionnait sous Windows 95, ai-je besoin d'en dire plus).

Alors ça commence avec la fin de la guerre de Troie, qui avait duré dix ans, dont huit ans passés à se paumer en bateau en essayant de trouver Troie. Faut croire que se perdre en bateau est un thème cher à Homère (qui, ne l'oublions pas, était aveugle, v'la les compétences en navigation) et du coup, dans l'Odyssée, c'est re-belote : c'est-à-dire que les Achéens ont mis dix ans à trouver Troie, maintenant ils veulent rentrer chez eux, et ils mettent de nouveau dix ans. Ça fait un compte rond.

(Et soi-disant Ulysse c'est le plus malin des mortels, et à l'aller, il a même pas pensé à faire une carte de navigation? Ils sont mal barrés, dis donc.)

Non mais faut quand même préciser que, entre la Grèce et la Turquie, c'est pas non plus les distances incommensurables, hein. C'est juste qu'en fait Ulysse et ses potes vont passer dix ans à faire du flipper partout dans la Méditerranée :


Et s'ils avaient fait une carte de navigation, ils auraient pu faire hop hop, on contourne la Grèce, tadam en un mois on est à Ithaque et ensuite on boit des mojitos peinard. Alors que là, ils ont bien eu le temps de passer cinq fois devant Ithaque, et pas un blaireau pour la reconnaître!

Alors les raisons de ce ping-pong de la mort, elles sont multiples, mais on peut les résumer en une phrase : Ulysse a la poisse la plus monumentale au monde. (Heureusement que c'est le mortel le plus malin de la terre, sinon il ne lui restait plus que ses yeux pour pleurer.)

Au début Ulysse s'en va de Troie avec 12 navires, et ils arrêtent pas de se faire pourrir la gueule par des vents contraires (fallait sacrifier plus de vierges, cf Agammemnon qui, lui, a tout compris), et poussés un peu n'importe comment, ils arrivent chez les Lotophages (en Tunisie actuelle).

Les Lotophages, ils font pas grand-chose de leur vie, à part rester sur leur cul et manger du lotos. Et en fait le lotos, c'est tellement bon que quand t'en manges, tu perds toute volonté et tu veux juste rester en Tunisie pour toujours et manger du lotos le reste de ta vie. Alors le lotos, on sait pas trop qu'est-ce que c'est, y'en a ils disent c'est des fruits, d'autres disent que c'est des fleurs. Bon moi je pencherais plutôt pour des fleurs, et je dirais aussi qu'au lieu de les manger, si ça se trouve ils les fumaient, et ça expliquerait bien des choses.

Quoi qu'il en soit, les hommes d'Ulysse mangent du lotos, et ils veulent plus repartir à Ithaque, où y'a que des cailloux et pas de substances illicites. Donc Ulysse, pas démonté, il les traîne de force jusqu'aux navires, et finalement ils repartent. (Mais on a déjà perdu du temps, avec ces conneries.)

Ensuite Ulysse change de cap pour se diriger vaguement vers Ithaque (si tu regardes la carte, tu observeras qu'il avait pas tout à fait le compas dans l'oeil) et il arrive à l'île des Cyclopes. Les Cyclopes, c'est des géants cannibales avec un seul oeil. Heureusement que les films en 3D existaient pas encore, t'imagines la frustration :

- Hé Polyphème! T'es allé voir "Avatar"?
- Vas-y, fous-moi la paix.

Donc Polyphème, frustré avant l'heure, capture Ulysse et ses compagnons pour les manger. Il en boulotte trois-quatre pour l'apéro, mais les dégâts sont endigués par une ruse d'Ulysse, qui fait boire plein de pinard à Polyphème, et alors il s'endort comme un sac à vin, et Ulysse et ses compagnons s'enfuient cachés sous des moutons (oui, parce que les Cyclopes sont aussi bergers, vu que dans la mythologie, tout le monde est berger), et au passage Ulysse crève l'oeil du cyclope, parce qu'il est comme ça, Ulysse, faut pas le chercher.

Du coup Polyphème est un tout petit peu vénère, et il cherche Ulysse. Sauf qu'il a plus d'oeil pour le trouver, c'est un peu ballot. Alors il va voir ses potes Cyclopes et il leur raconte l'histoire, et il dit qu'il cherche Ulysse. Sauf que Ulysse, un peu avant, avait dit à Polyphème qu'il s'appelait Outis (genre le Cyclope poli qui veut savoir le nom de son repas), et là où est le piège, c'est que Outis, en grec ancien, ça veut dire "personne". Du coup, Polyphème arrive chez les Cyclopes comme ça :

- Putain j'ai pris une lance dans l'oeil!
- Qui t'a fait ça?
- Personne!
- Tu t'es fait ça tout seul?
- Non! C'était Personne!

Du coup tous les Cyclopes le prennent pour un fou, et personne ne fait attention à lui. Ulysse et ses compagnons s'échappent à nouveau.

Seulement, là où Ulysse, pour le coup, est vraiment pas le plus malin des mortels, c'est qu'au moment de partir, il crie de son bateau : "Au fait, ducon, je m'appelle Ulysse, ha ha comment je t'ai niqué!". Ce qu'il avait pas calculé, c'est que le père de Polyphème n'est autre que Poséidon, seigneur des mers, et dis voir Ulysse, comment ça s'appelle déjà ce truc bleu sur lequel tu navigues?

Donc maintenant, on a la raison de la poisse intemporelle qui va frapper Ulysse à partir de là : c'est parce qu'il est maudit par Poséidon, qui fait tout ce qu'il peut pour l'empêcher de rentrer chez lui, et comme c'est un dieu, eh ben il peut beaucoup.

(Par contre, les Lotophages, les Cyclopes et les vents mauvais, c'était juste de la malchance normale.)

Ensuite Ulysse et ses potes arrivent sur l'île d'Eole, le gardien des vents. Comme il trouve qu'Ulysse a une bonne tête, il lui donne une outre remplie de tous les vents mauvais qui pourraient l'éloigner d'Ihaque (comme ça il fait son voyage pépère). Ulysse s'en va, du coup ils ont le vent dans le bon sens pour une fois, et ils arrivent à Ithaque!

(Mais comme nous on a vu la carte avec le trajet ping-pong, on sait que c'est pas fini.)

Eh oui, parce qu'en fait, les compagnons d'Ulysse pensent que l'outre est remplie de trésors et qu'Ulysse est moyennement enclin au partage. Donc ils attendent qu'il s'endorment, ils lui chopent l'outre, et ils l'ouvrent. (En fait maintenant on comprend pourquoi Ulysse est le plus intelligent des mortels : putain, les autres c'étaient des sacrés billes.) Donc re-belote, les voilà tous soufflés à nouveau sur l'île d'Eole. Seulement Eole, il est bien gentil, mais faut pas l'appeler Jambon non plus, donc il chasse Ulysse sans lui donner de seconde chance, parce que d'abord c'est un dieu et il fait ce qu'il veut, et puis que bon voilà hein, les cadeaux, on voit ce qu'ils en font les Achéens.

Ensuite Ulysse arrive chez les Lestrygons, en Sicile. Comme c'était dans les temps anciens, la Sicile n'était point peuplée de bergers et de mafieux comme aujourd'hui, mais de géants cannibales (on se demande ce qui est pire). Et les Lestrygons, peut-être qu'ils ont ouï les exploits d'Ulysse avec les autres géants cannibales, quoi qu'il en soit ils ont le seum, alors ils caillassent les bateaux d'Ulysse, et presque tout le monde meurt, sauf Ulysse (sinon y'aurait plus d'histoire) et une poignée de marins, sur un seul bateau.

Et là, ils arrivent chez Circé, qui est une enchanteresse. Ulysse envoie ses hommes, et Circé, ni une ni deux, elle les invite à manger, elle met des trucs dans leur vin, et ça les change en pourceaux. (Un pourceau en fait c'est un cochon, mais dans les anciens temps ils pouvaient jamais rien faire comme tout le monde.) Seulement un des hommes d'Ulysse était resté dehors parce qu'il se méfiait (faut dire que tout autour de la maison, y'avait tout plein de lions et de loups apprivoisés, ça inspire pas forcément la confiance) et il va dire à Ulysse que les autres compagnons ne reviennent pas. Ulysse s'en va à leur rencontre, comme ça, pas peur, avec sa bite et son couteau, et on sait pas vraiment s'il serait allé bien loin s'il n'y avait pas eu le dieu Hermès qui passait par là.

Hermès, c'est pas le dieu des sacs à mains pour vieilles bourgeoises, c'est le dieu des voyageurs. Et comme Ulysse ça commence à être un sacré baroudeur avec toute sa poisse, il l'aime bien. Alors il lui raconte comment Circé change tout le monde en animaux, et il lui donne une plante magique pour déjouer ses sorts. (Donc en fait, Ulysse ne serait vraiment pas allé bien loin.)

Là c'est assez rigolo, parce que Ulysse arrive chez Circé, elle, elle essaye de lui faire le coup du GHB, mais comme il est immunisé et un peu furax pour le coup des pourceaux, il sort son épée et menace de la tuer. Là, Circé flippe un peu, et elle lui propose de coucher avec elle au lieu de la tuer. Et c'est là qu'on voit qu'Ulysse était malin, parce qu'il lui fait prêter le grand serment des Dieux d'abord (qui lui interdit de faire du mal). Ensuite, par contre, faut pas lui dire deux fois. Une fois qu'ils ont bien fait des cochonneries dans tous les coins, Circé redonne apparence humaine aux hommes d'Ulysse (c'est beau la camaraderie), et ensuite, comme c'était trop d'efforts d'être changés en porcs, ils se reposent chez Circé pendant UN AN où ils font que festoyer, et où Ulysse, en prime, se tape la magicienne. (Et Pénélope, hein, et Pénélope qui t'attend fidèlement pendant que tu cours le guilledou avec tes enchanteresses? Tous les mêmes!)

Au bout d'un an de festoiement, les compagnons d'Ulysse décident qu'il faut partir, parce qu'ils commencent un peu à ressembler à des Américains (et puis, eux, ils ont personne avec qui faire des cochonneries ici, mais ils ont des femmes qui se languissent à Ithaque, alors un an d'abstinence, crois-moi que ça motive). Ils traînent plus ou moins Ulysse sur le bateau et ils se remettent en route.

(Jusqu'ici, je ne suis pas particulièrement époustouflée par son intelligence. La plupart du temps, c'étaient juste des coups de bol.)

Ensuite y'a un petit bout où Ulysse va jouer au nécromancien et il va invoquer les morts, parce que la seule personne qui ait le sens de l'orientation dans toute la Grèce, c'est un mec qui s'appelle Tirésias, et, pas de bol, il est mort. Du coup, Ulysse doit lui parler, parce que c'est le seul capable de lui indiquer la route d'Ithaque (non mais franchement c'est quoi cette équipe de bras cassés). Tirésias lui indique la route, et lui dit aussi qu'il va arriver sur l'île d'Hélios et qu'il ne faudra SURTOUT PAS manger le bétail qui s'y trouve (je sais pas pourquoi, je sens venir la couille dans le potage). Et puis ensuite, tant qu'à être en communication avec les esprits, Ulysse se tape la conversation avec tous les gens qui sont morts depuis le début de l'histoire de la terre (ça dure genre huit mille pages, mais bon, faut bien avouer qu'on s'en fout).

Hop hop dans le bateau, ils reprennent la route, ils passent du côté des sirènes, qu'ils arrivent à éviter, encore une fois, pas grâce à l'intelligence d'Ulysse, mais grâce à un tuyau de Circé.

Faut savoir que les sirènes de l'époque, elles étaient pas gentilles et rousses avec des soutiens-gorge en coquillages, comme on a l'habitude de les voir. 

Déjà elles étaient bien moches, parce qu'elles avaient un visage et des nichons de femme, mais tout le reste, c'était de l'oiseau. (Biiiiiih!)
 
Par contre, comme elles avaient une bouche, elles savaient chanter, et elles avaient un genre de chant magique qui poussait les marins à se jeter du bateau pour aller les rejoindre (et là, crac, elles le bouffaient!). Donc là, les marins sont prévenus, et ils ont tous de la cire dans les oreilles. Mais Ulysse, qui peut jamais rien faire comme tout le monde, décide que non, lui il veut entendre le chant des sirènes, alors il se fait attacher par ses marins au mât du bateau, il entend le chant, et bon apparemment c'est cool, mais je pense que ça vaut pas du Céline Dion. (Car Céline Dion, elle fait mieux, elle fait carrément couler ton bateau!)

Une fois passées les sirènes, le bateau d'Ulysse arrive à un détroit, de chaque côté duquel vivent deux montres : Charybde et Scylla. Ils ont des histoires bien tristes : Charybde, c'était une fille qui avait toujours faim, alors elle faisait rien que de bouffer. Et attention, valait mieux l'avoir en photo, parce qu'elle a quand même dévoré tout le bétail d'Héraclès. Héraclès, le chouineur, a appelé son papa Zeus, qui a puni Charybde en l'envoyant vivre au fond du détroit, où elle avalait les bateaux. Et Scylla, c'était une nymphe, et un mec, Glaucos (ha ha le nom pourri) était amoureux d'elle, alors il est allé demander à Circé (encore elle!) un philtre d'amour. Seulement, Circé elle-même était amoureuse de Glaucos, alors histoire de se débarrasser de la concurrence, elle a fait un philtre qui a changé Scylla en monstre hideux, qui depuis est allé jeter des rochers sur les bateaux. 

Donc en fait, Ulysse doit choisir entre passer d'un côté et se faire engloutir dans un tourbillon, ou passer de l'autre côté, et se faire caillasser la gueule façon 9-3. Il choisit Scylla, et perd six marins dans la traversée du détroit. (Mais dis donc, ils étaient combien au départ, au juste, les Ithaquiens? Parce que là, ça commence à chiffrer.)

Là, Ulysse arrive à l'île du Soleil, où il faut absolument pas manger les troupeaux. Mais bon voilà, on voit venir le truc hein. Les compagnons d'Ulysse, encore eux, mangent le bétail pendant qu'Ulysse dort. On dirait presque que c'est Ulysse qui a écrit le livre : 

- Oui alors tous les trucs débiles qui sont arrivés, c'est pas moi, j'étais en train de dormir.

Et c'est vraiment débile, parce que les vaches sur les broches commencent à meugler, et les marins les bouffent quand même, genre rien à foutre, j'aime bien quand ma bouffe se tortille dans ma bouche. Alors là on se dit que c'est dommage que la SPA n'existait pas à l'époque, mais ne vous inquiétez pas, Zeus est une SPA à lui tout seul : à peine le bateau reparti, hop hop il le foudroie vite fait bien fait, et tout l'équipage meurt (Et un Darwin Award!). Ulysse, qui n'a pas mangé le bétail, est le seul survivant, mais il a plus de bateau, alors il dérive pendant dix jours, en dix jours il triple la distance qu'il a fait en trois ans, et il échoue à Gibraltar, chez la nymphe Calypso, qui le force à rester avec lui pendant sept ans et à lui faire l'amour continuellement. Le supplice! (Encore une fois, je pense vraiment que c'est lui qui a écrit le bouquin.)

Et au bout de dix ans de guerre de Troie et dix ans de ping-pong dans la Méditerranée, les dieux décident enfin d'arrêter de remuer le couteau et de laisser Ulysse rentrer à Ithaque. Il se passe plein de trucs, mais comme c'est hypra-chiant et qu'il n'y a plus de naufrages et plus d'Ithaquiens à tuer, je pense que je vais m'arrêter ici.

En gros à la fin il rentre chez lui, et Pénélope lui dit : "Ah ben bravo! T'aurais pas pu faire attention à tes habits! On voit bien que c'est pas toi qui les raccomode!". 

Et il vécut heureux pour toujours.

6 commentaires:

  1. cheveliyouuure exquise!26 mars 2011 à 10:33

    Zéro commentaire ça fait tié-pi! Alors je viens te aire du baume au cœur en t'écrivant que tu me manques. Et que j'espère que tu feras plein de cochonneries dans le noir demain :p

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  2. C'est si bien raconté... A quand un recueil de contes et légendes revisitées disponible à la Pléiade?

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  3. AHAH. Dédié à tous les terminales de l'année dernière je suppose. D'ailleurs, si tu veux tout savoir, il y a une théorie très sérieuse qui dit qu'Ulysse, il à tout mythonné son voyage, puisque quand il le raconte (sur je sais plus quelle Ile), et ben on s'apperçoit qu'il n'y a pas un témoins à son histoire, et d'ailleurs, il est pas réputé pour être le mec le plus rusé qui raconte trop super bien les mensonges ? AH AH.
    Niqué Ulysse. Beau résumé sinon !

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  4. Je t'avoues que tu m'as bien vendu du rêve pour le coup !

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  5. Je lis ton blog en ce moment. J'ai tout lu jusqu'à présent, mais alors celui-là est vraiment un magnifique florilège ! Et je pèse mes mots. J'ai ri tout le long de ton article. Fantastique.
    J'en profite pour t'avouer que je suis très jalouse de ton futur départ pour la Nouvelle-Zélande, et aussi que le Seigneur des Anneaux, ça déchire sa mère, la race de sa grand-mère (comme dirait Caradoc).

    Donc, Fantastique :)
    Merci :)

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