dimanche 7 octobre 2012

La minute culturelle pour les gens de l'intérieur


Depuis que je voyage hors d'Alsace (c'est toujours déchirant) je rencontre plein de Français qui sont pas d'Alsace (contrairement aux 19 premières années de ma vie, où les seuls non-Alsaciens que je croisais, c'étaient des Suisses (ou des Allemands)).

Et ça a été super chelou.

D'abord parce que je me suis rendue compte qu'il y avait plein de choses que je pensais partager avec mes voisins "de l'intérieur", mais en fait non. Toutes ces choses qui rendent la vie géniale (les mannalas, les bredalas, fêter la Saint Nicolas, pas travailler le Vendredi Saint) n'existent soit que dans les régions proches et sous des noms différents (JEAN-BONHOMME? Non mais sérieusement), soit PAS DU TOUT! 

(C'est ça qui fait le plus mal. Que le reste de la France ne connaisse pas le plaisir de tremper la tête de son mannala dans le chocolat chaud, ou d'aller à la piscine de Laguna (celle avec les vagues) le Vendredi Saint, ou de se nourrir plus ou moins exclusivement de trucs à la cannelle pendant tout le mois de décembre. Les pauvres!)

Et puis, surtout, il y a la barrière du langage (que j'avais déjà brièvement mentionnée ici il y a quelque temps).

J'ai donc décidé de faire un mini-lexique pour expliquer au reste de la France les mots qu'on va vous sortir spontanément avant de se rappeler que vous êtes "de l'intérieur", et aussi pour expliquer aux Alsaciens que nan, mais j'te jure, ils l'ont pas ce mot chez eux! (Trop bizarre ces gens.)

Note : beaucoup de mots se finissent en -ala. C'est parce que ce suffixe sert à désigner quelque chose de petit ou de mignon. Exemples : "maidala" (une petite fille), "Schàtzala" (mon petit trésor), etc. Le suffixe -ala s'utilise également pour les prénoms des enfants : Joseph sera alors Sepala, Charles deviendra Charala, Michel devient Mechala, ect. 

(On reconnaît donc facilement ceux qui vous ont connu enfant, parce qu'ils vous appelleront encore comme ça quand vous aurez 35 ans. Pour mes grands-parents, je suis restée Charlottala jusqu'à leur mort.)

Allez, c'est parti!



Attendre sur : 

Ce suffixe vient de l’allemand (warten auf). L’expression est souvent utilisée par des Alsaciens qui ne parlent pas très bien français (ou qui ont grandi entourés d’Alsaciens ne parlant pas bien français).

Exemple d’utilisation : « On a tous attendu sur ma sœur pendant 20 minutes, c’était super chiant ! ».


Beignet de carnaval (variante : boule de carnaval) : 

Un beignet rond fourré à la confiture de framboise, qu’on mange à Carnaval, parce que c’est à la période du Mardi Gras, et que ces beignets font à peu près un million de calories pièce. Ils sont saupoudrés de sucre et de l’omniprésente cannelle qui accompagne tout ce qui se mange entre novembre et mars.


Bredala (Bredele si vous êtes Bas-Rhinois) : n.m. 

Les petits gâteaux traditionnels qui se mangent autour de Noël. Ils sont faits avec 50% d’amour et 50% de beurre, c’est trop le festival dans ta bouche.


Bubbala (pronconcer « poupala », avé l’accent) : n.m. 

Petit bébé. Un mot Yiddish à la base, il est aujourd’hui entré dans le vocabulaire alsacien (de même que d’autres spécialités juives, comme la carpe frite, si tu vas dans le Sundgau c’est un peu le seul truc intéressant à faire là-bas). Il s’utilise pour désigner les bébés, mais également comme un petit nom gentil. Exemple : 

- Mon patron m’a engueulé alors que c’était même pas ma faute ! 
- Yeuh, pauvre bubbala !


Ça tire : 

Sans doute l’expression qui déroute le plus les Français de l’intérieur. Ça tire ? Ça tire quoi ? Des balles ? Doit-on se mettre à couvert ? Doux Jésus, suis-je arrivé dans le ghetto alsacien ? En fait, non, l’expression signifie simplement qu’il y a un courant d’air. 

Exemple d’utilisation : « J’ouvre la fenêtre, mais dis-moi si ça tire trop ».


Finette : n.f. 

La finette est un sous-vêtement. C’est une sorte de débardeur blanc qu’on porte à même la peau. 

La raison du port de la finette est un grand mystère : on ne comprend pas très bien pourquoi nos mamans s’obstinent à nous les faire porter « pour te tenir chaud », alors que bon, c’est un débardeur de un millimètre d’épaisseur, il tient rien du tout, il fait juste chier. (C’est la raison pour laquelle environ 99% des gens arrêtent de porter des finettes à l’âge adulte (ou alors comme pyjama).)


Foehn (se prononce « feune ») : n.m. 

Le nom d’un doux vent du Sud qui traverse l’Alsace par la trouée de Belfort, et accessoirement, c’est comme ça qu’on appelle un sèche-cheveux. « Foehn », c’est LE mot de la discorde. Je t’explique si t’es de l’intérieur : c’est un peu inconcevable pour un Alsacien que ce mot ne soit pas utilisé ailleurs, tellement il est naturel chez nous. En plus c’est un mot français, quoi ! 

Exemple d’utilisation : « T’as pas vu le foehn ? »

(Note : contrairement aux Suisses, qui ont aussi le foehn, on utilise rarement en Alsace le verbe « foehner », où on lui préférera « sécher les cheveux ».)


Français de l’intérieur : 

Se dit de tout Français qui n’est pas Alsacien. Souvent utilisé par des Alsaciens bien de souche, il a souvent une connotation péjorative. (Sous-entendu : il est de l’intérieur, gottferdàmmi il est pas comme nous alors !) 

Aparté historique : cette appellation de "l'intérieur" vient du fait que, pendant l'annexion de l'Alsace-Moselle par les Allemands après 1871, le gouvernement français nous désignait comme la "France de l'extérieur" (il aurait théoriquement dû nous appeler "l'Allemagne", mais bon, le gouvernement est mauvais joueur). 

Exemple d’utilisation : 

- Yeuh Josiane tu sauras chamais la nouvelle ! Ma fille va marier un étranger ! 
- Non ! Ma pauvre ! Mais quel genre d’étranger ? 

(A ce stade, on attend de savoir si c’est « la bonne sorte » d’étranger : dans l’Alsace bien profonde, la bonne sorte d’étrangers se compose de quatre nationalités (dans l’ordre : Suisse, Allemand, Luxembourgeois, Belge) MAIS faut pas qu’ils soient basanés, sinon ça gâche tout.) 

- Yoh non, c’est un de l’intérieur ! 

(A noter : ici, la catastrophe n’est que moindre, puisque le Français de l’intérieur, s’il reste un étranger, est toujours meilleur à prendre qu’un véritable étranger. Sauf un Suisse. Le Suisse reste le choix n°3, après l'Alsacien du bon département, et l'Alsacien de l'autre département.) 

(Oui, y'a aussi des guerres intestines entre Bas-Rhin et Haut-Rhin, mais si je pars là-dedans on n'est pas sortis.)

La suite normale des événements est qu’ici, après avoir soupiré de soulagement, Josiane, dans un sursaut d’inquiétude, va tout de même s’enquérir si dis-mois voir ce serait pas un Arabe des fois quand même ? 

La véritable nationalité du fiancé ne sera jamais vraiment discutée, sauf s’il vient d’une région proche : s’il est Comtois ou Belfortain, ça jouera en sa faveur, mais pas s’il est Lorrain (cf. l’affrontement immémorial entre Alsace et Lorraine), et SURTOUT pas s’il est Vosgien. 

(La honte sur la famille qui épouse les Vosgiens ne s’efface jamais : ma mamie a épousé un Vosgien en 53, et, à ce jour, plus un seul membre de sa famille ne lui adresse la parole.) (Le pire c’est que je ne déconne pas.)


Ils veulent : 

Expression purement alsacienne, qui s’utilise pour les prédictions météo. Exemple d’utilisation : « Aujourd’hui il fait beau, mais demain ils veulent de la pluie ». 

Qui sont donc ces mystérieuses entités capables de faire changer le temps selon leur bon plaisir ? Nul ne le sait, et on n’a pas intérêt à poser la question.


Krumm (prononcer « kroum ») : adj. 

Tordu, de travers. Exemple d’utilisation : « J’étais pressée ce matin, j’me suis garée un peu krumm » ou encore « Cette église va s’effondrer, regarde le clocher, il est tout krumm ! ». 


Lammala (re-belote, changez les A en E si vous êtes Bas-Rhinois) : n.m. 

En alsacien « petit agneau » : une brioche en forme d’agneau que l’on mange pour Pâques. Si le paradis avait un goût, ce serait celui-là.


Lavette : n.f. 

Ce n’est pas une insulte, c’est un gant de toilette.


Mannala (ou Mannele si vous êtes Bas-Rhinois, ou Jean-Bonhomme si vous êtes ridicule) : en alsacien « petit bonhomme » : n.m. 

Une sorte de brioche qu’on mange à la Saint-Nicolas. Ils existent nature ou aux pépites, et ils sont particulièrement délicieux quand on les trempe dans le chocolat chaud.

(Note : on peut s’amuser à le tremper la tête la première et à jouer à 24h chrono : "Alors, tu vas parler, ordure ? Hahaha !")


Recevoir 

Ce verbe pourtant français a une interprétation quelque peu libre en Alsace, puisqu’on traduit littéralement des expressions formées avec l’allemand « bekommen ». On pourra ainsi entendre « recevoir un travail » (même si on l’a décroché nous-mêmes) ou encore « recevoir un bébé » (eh, c’est le pays de la cigogne ici, hein !).


Rutscher (prononcer « routcher ») : v. 

Glisser, déraper. Ce verbe se conjugue à la française. Il s’utilise particulièrement en cas de verglas. 

Exemple d’utilisation : « Wouh, j’ai fait Strasbourg-Haguenau ce matin, la déneigeuse était pas encore passée, ça rutschait sacrément ! ».


Schluck (prononcer « chlouk ») : n.m. 

Une gorgée. Exemple d’utilisation : « Tu me files un schluck de ton Coca ? ». Ou encore : 

- Je partage pas ma bière. 
- Allleeeez, juste un schluck !


Spack (Speck pour les Bas-Rhinois) : n.m. (se prononce "chpak")

Le lard (équivalent de la vie). On peut donc mettre une bonne tranche de Spack sur son pain, mais on peut aussi dire qu'on a du Spack (en se tâtant le bide d'un air morose). Notons aussi  l'adjectif "spacky", qui désigne quelqu'un d'un peu rondouillard (s'utilise surtout quand on parle d'un bébé bien gras, et c'est un compliment!).


Voilà, j'en ai sans doute encore oublié genre trois millions, mais t'as le vocabulaire principal ici. 

Bonne chance, les Knäckes!

16 commentaires:

  1. J'aurais apprécié un petit commentaire historique sur les "Français de l'Intérieur" et l'origine de cette appellation ^^

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    1. Tellement je suis sympa, j'ai modifié l'article, t'as vu!

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    2. Parfait, parfait :)

      Apparemment, "comme dit" et "si déjà" ne sont guère usités non plus à l'Intérieur (en même temps "wie gesagt" et "wenn schon" ^^)

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  2. J'ai toujours vécu en Alsace et pourtant tu m'as appris des expression. (Comme "attendre sur", j'ai jamais entendu ça.. !) Et je ne savais pas que Finette était une expression de chez nous non plus :/
    Par contre comme je suis bas-rhinoise, tout ce qui est mannala, bradala, me perturbent. Ça sonne faux à mes oreilles. Une fois avec une amie de Colmar on s'est fait la guerre à cause de ça. Mais étant donné qu'il y a des gens qui disent "Jean-Bonhomme" (Non mais... SÉRIEUX ?!?!?) je vais faire la guerre à ces gens là.

    Sinon j'apporte un peu ma pierre à l'édifice. Chez moi il y a l'expression "Sans cela", qui remplace "sinon" dans une phrase. Style :

    "Jean-Miche, ne monte pas sur ce tabouret, sans cela tu vas tomber."

    Et y a les "shlappele" (chlapeuleu) pour les pantoufles.

    Et j'ai une petite anecdote. Une fois j'étais avec des amis de Nantes et ils m'ont demandé quel âge j'avais. J'ai répondu : vingt (en prononçant le t)
    Et elle m'a fait (ma copine) "Ah voilà tu vois ? Ils disent comme ça là-bas"
    Et moi j'ai fait "Quoi, pourquoi tu dis comment toi ?"
    Et elle : "Bah vingt (vain)".
    Alors je ne sais pas si c'est typiquement alsacien de dire vinte, et pas vain.


    Et sinon tu sais quoi ? Dans le Doubs, ils appellent des sachets, tu sais comment ? Des "cornets"...
    La première fois qu'on m'a dit "Tu me files un cornet steuplé ?" J'ai pas compris..

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    1. On dit "cornet" aussi en Lorraine (sauf dans les Vosges je crois mais ça compte pas les Vosges).
      Et vingt avec le T (sinon c'est bizarre).

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  3. Ah ouais et j'oubliais, y a aussi le "pssshhhit"
    Pour dire le produit à laver les vitres.
    Ou alors ça c'est juste dans ma famille je ne sais pas.

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  4. A Lyon on en a des sympas aussi.
    Exemple: ça me passe à des années-lumières au-dessus quand j'apprends qu'ailleurs, les gens ne connaissent pas les papillotes. Les papillotes, ça se mange normalement à Noël, mais dans les supermarchés il y en a entre début novembre et fin janvier (normal..). C'est des petits chocolats mis en papillotes (enroulés dans un papier), et c'est BON.
    On a aussi des coussins; ce ne sont pas des oreillers mais des chocolats en forme de petit... Coussin.

    Et pour les expressions:
    "C'est quelle heure?" au lieu de "Quelle heure est-il?". Les non-Lyonnais nous reprennent toujours.
    "Traboule" (n.f.): rue ou ruelle en forme de petit tunnel qui passe entre deux immeubles (c'est bizarre à se représenter), qui traverse la cour et qui ressort dans une rue parallèle à la première (ça gagne vachement de temps!)
    Canut: les habitants de la Croix-Russe, un quartier de Lyon où il y avait des soieries avant (et des révoltes, cf. la révolte des Canuts).
    Dérivé: la cervelle de Canuts. Oui, ça se mange, c'est un fromage fichtrement bon.

    Et ce n'est pas tout, mais là j'ai des choses à faire... Alors à la revoyure :)

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  5. Aah, eh ben chez nous (en Belgique), on dit pas "mannala" mais "cougnou" !
    Par contre, on dit aussi "lavette", mais pas dans le même sens. Ca désigne le genre de chiffon qui sert à faire la vaisselle (pas l'éponge, l'autre !).
    Et à Tote : Nous aussi on dit du "psshhit"... pour tout ce qui fait "psshhit" en fait, tout simplement :D Et on prononce le -t de "vingt" aussi (C'est juste les Français de l'intérieur qui sont bizarres, c'tout !)

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  6. J'en connais deux, mais c'est grâce à mes accointances avec des Mosellans en fait.

    T'façon le plus bizarre en Alsace c'est votre accent hein (hahaha)

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  7. On n'a pas parlé du verbe "spritzer"...pas mal non plus çui-là.
    Et puis les "schlopp" ou "schlappa", très important ça !

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  8. En tant qu'alsacienne sans famille alsaco, je connaissais pas la moitié des expressions !
    Je rajouterai :
    - 20 (oui @Tote il y a bien une différence)
    - le côté par lequel on commence à faire la bise (très déroutant !!)
    - comment prononcer "tarte flambée en alsacien" (ou comment la pub "flamkuch-pierre-shcmidt a ruiné mon accent)
    - schlopa (pantoufle)

    Valaaaaaaa

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  9. Mais...mais pourquoi les Vosges? Pourquoi? Que s'est-il passé?!

    Une parisienne qui boufferait bien des trucs à la cannelle entre novembre et mars.

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  10. Tout cela est tellement vrai! :)

    Pour définir l'esprit alsacien, il y a aussi que les choses doivent être faites "ordnung" (dans l'ordre et la discipline) (notre côté germanique)

    Et chez nous, on boit du crémant, pas du champagne.

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    1. Béh le crémant et le champagne c'est deux vins différents, ici aussi on en boit :)

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  11. Je suis désolée mais il faut clarifier la situation immédiatement (j'ai lu que trois lignes de l'article jusqu'ici mais après clarification express je m'y remets) : le "-ala" c'est chez les Haut-Rhinois. Chez les gens bien, euh, pardon, les Bas-Rhinois, on dit "-ele".
    Voilà, ça c'est dit, je m'y remets :p

    (Pour le reste je suis d'accord : pas de Vendredi Saint ?! Pas de jours fériés en plus ?! Pas de Mannele ?! Pas de Schokolebkuchen ni de Saint Nicolas ?! Le monde extérieur est vraiment cruel et sans intérêt...)

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  12. ... Ok tu le mentionnais, mais j'ai malgré-moi illustré les guerres intestines de l'Alsace alors on va dire que mon comm a servi quand même.

    Sinon, finette ça existe pas dans le reste du monde ?! Sérieusement ?!La révélation du siècle O.o
    Et : JEAN-BONHOMME ???? Mais WTF ?!?

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